Lizio. Lundi, la commune honore un martyr du réseau Oscar de Guer

-Jacky Guyon-

C’est une histoire terrifiante. Ce lundi 11 novembre, la commune de Lizio rendra hommage à l’un de ses enfants en dévoilant une plaque à son nom lors des cérémonies commémoratives du 11 novembre. Henri Paistel est l’un de ces héros qui a payé de sa vie son engagement dans la Résistance. Né à Lizio le 2 juin 1899, Henri Paistel s’est ensuite installé comme artisan peintre à Guer et c’est là qu’il s’est engagé dans le réseau Oscar. Dénoncé par une « taupe » infiltrée au sein de ce réseau, Henri Paistel -parmi d’autres- a été arrêté par la Gestapo en décembre 1943 avant d’être déporté et brûlé vif avec un millier d’autres dans l’abominable tragédie de Gardelegen. Après une longue marche de la mort ces déportés ont été entassés dans une grange, incendiée par les allemands. Il n’a jamais été identifié et est enterré là-bas anonymement comme presque tous les autres, seuls quelques miraculés ont survécu aux flammes et aux balles de leurs bourreaux (lire en cliquant ici).

La veille de son arrestation par la Gestapo à Guer, Henri Paistel et sa femme s’étaient rendus à Rennes. « Il m’avait apporté un livre de contes de fées, son dernier cadeau. Ce livre ne m’a jamais quitté depuis… », témoigne Colette la fille d’Henri Paistel. Retirée depuis dans les Alpes, Colette est aujourd’hui âgée de 86 ans. Elle est sans doute le dernier témoin vivant de cette période trouble. Compte-tenu de son âgé et de son état de santé Colette ne pourra pas être présente lundi à Lizio. Mais elle est soulagée de savoir que le nom de son père qui est déjà inscrit sur le monument aux morts de Guer va aussi figurer sur celui de Lizio.

J’ai connu Colette Nicolas Paistel il y a deux ans par l’intermédiaire d’un commentaire qu’elle avait laissé sur notre site à la suite d’un article consacré au tournage d’un film retraçant cet épisode peu connu de la Résistance (lire notre article en cliquant ici). « Concernant le réseau Oscar de Guer, c’est très bien de rappeler, pour l’histoire, cette tragédie qui endeuilla plusieurs familles de Guer. Pour les besoins du film, je peux comprendre un peu de fiction, mais pour avoir vécu ce drame, je peux affirmer que la réalité a été bien différente. Je suis sans doute la dernière des enfants de ces Résistants de Guer morts en déportation… », nous écrivait-elle alors. J’avais gardé précieusement son témoignage et je l’avais contactée. J’avais été impressionné par la précision et la puissance émotionnelle de son récit. J’avais prévu de l’évoquer à l’occasion de la sortie du film. Celui-ci n’est toujours pas achevé. Mais il y a quelques semaines au cours d’un nouvel entretien, Colette Nicolas-Paistel m’avait expliqué que son père était né à Lizio et qu’elle avait l’intention de prendre contact avec la mairie de la commune, nourrissant le secret espoir que le nom d’Henri Paistel soit aussi inscrit sur le monument aux morts de Lizio. Jean-Claude Gabillet le maire de cette commune a tout de suite été touché par la démarche et vendredi dernier, le conseil municipal de Lizio a donc pris la décision d’ajouter le nom de ce héros sur le monument à l’occasion du 11 novembre. Si Colette ne sera pas présente, des membres de la famille assisteront à cet évènement.

Colette Nicolas-Paistel garde toujours en mémoire les moindres détails de ce drame dont le récit vous prend aux tripes. Elle l’avait raconté le 18 avril 2005 lors du 60è anniversaire de la libération des camps de déportation dans la région de Grenoble où elle vit (lire les extraits ci-dessous)

Colette Nicolas-Paistel n’a jamais oublié non plus « le traitre », celui qui après avoir déjà causé la perte d’un autre réseau de Résistants en Corrèze est venu infiltrer le réseau Oscar et « le vendre » aux allemands. A cause de lui, 11 résistants du pays de Guer sont morts en déportation. Elle a retrouvé sa trace en 1998 avec l’auteur d’un livre sur cette tragédie qui l’a rencontré. « Il a trouvé un homme de 77 ans, belle allure, aucun regret, seulement, celui d ‘avoir été repéré, alors qu’il vivait tranquille, une retraite calme et paisible. Des remords ? Aucun. Un seul regret, c’est qu’un résistant lui avait échappé !… », explique-t-elle, indignée. Car cet homme dont la double condamnation à mort (à Tulles et à Rennes) avait été commuée en prison à perpétuité est sorti de prison en 1960, 14 ans et demi plus tard.

Pratique:
A l’occasion de la commémoration de l’armistice, lundi 11 novembre à 11h00, sera dévoilée au monument aux morts, en présence de membres de sa famille, une plaque en l’honneur de M. Henri PAISTEL, né à Lizio le 2 juin 1899, mort en déportation en Allemagne en avril 1945. M. PAISTEL était résistant dans les Forces Françaises Combattantes F.F.C. , Sous-Lieutenant dans le réseau « Oscar » Buckmaster.

Un récit glaçant 

Voici des extraits du récit fait par Colette Nicolas-Paistel, en 2005, lors du 60è anniversaire de la libération des camps de déportation:

« Mon père était artisan peintre, dans un petit bourg de Bretagne ( il ne possédait, ni de valeurs en banque, ni d’œuvres d’art ), seulement, l’or de ses mains de travailleur, mains qui faisaient vivre, honnêtement, sa famille. Nous avons été totalement ruinés, à la suite de son arrestation par la gestapo, en 1943. Conséquence de cette tragédie, ma mère est tombée gravement malade, quatre mois d’hospitalisation, sans couverture sociale, toutes les économies du foyer ont fondu. Je devais faire des études, les projets anéantis, à 14 ans, il m’a fallu travailler, pour vivre et aider à soigner ma mère, toute ma vie en a été bouleversée. Je peux dire, sans honte que, certains jours, nous avions à peine de quoi manger.

Je n’avais pas encore 10 ans, lorsque ce père tendrement aimé, me fut cruellement arraché, je l’ai vu, pour la dernière fois, en revenant de l’école, ce vendredi 10 décembre 1943, emmené par la gestapo, son dernier regard d’homme libre a été pour moi, je n’ai jamais oublié. Cet instant, est gravé dans ma mémoire. Ce jour là, en quelques instants j’ai basculé dans le monde des adultes, j’ai compris que plus rien ne serait comme avant, mon enfance heureuse, insouciante venait de se terminer et je me souviens, m’entendre dire, comme dans un rêve brisé (sans doute un pressentiment), « c’est déjà fini ». La veille 9 décembre il était allé à Rennes avec ma mère, il m’avait apporté un livre de ‘’ contes de fées ‘’, son dernier cadeau…Ce livre ne m’a jamais quitté depuis 60 ans.

Je me souviens que ce 10 décembre 1943 il faisait très froid, un temps de brouillard et de crachin comme on en a souvent en Bretagne, les allemands et la gestapo ont emmené mon père et ses camarades du réseau dans une salle de la mairie, je suis restée, emmitouflée dans une pèlerine, tout l’après-midi, assise sur le monument aux morts, regardant en direction de la fenêtre de la pièce où il était enfermé, de temps en temps, il passait et me regardait furtivement, je suis restée jusqu’à la nuit tombée, allant faire de temps en temps une prière à l’église toute proche. Lorsque j’y pense, il me semble que c’était hier, c’est intact, gravé, comme si, ce jour là, le temps s’était arrêté, le film de cette journée se déroule, avec la précision des détails : les personnages présents lors de son arrestation, l’agitation des arrestations de résistants dans le bourg, les perquisitions, les cris des allemands, les « raus…raus »..

Le lendemain samedi 11 décembre 1943, il a été conduit à la prison Jacques Cartier de Rennes, début janvier 1944, direction Compiègne et dans le même mois, Buchenwald –Dora – Commando de Wida il est mort dans la tragédie de Gardelegen, le 13 avril 1945, après une longue marche de la mort, brûlé vif avec 1015 autres déportés. N’ayant pu être identifié, il est enterré anonymement, comme presque tous les autres, dans la nécropole de 1016 tombes de Gardelegen.

De fin avril au 13 juillet 1945, ce fut l’attente, en fin d’après-midi, au retour de l’école, sans rien dire, je partais à la gare à l’arrivée du petit tramway qui arrivait de Rennes, ramenant, chaque jour, des prisonniers. Je me souviens de ces attentes anxieuses sur le quai, scrutant, avec espoir, jusqu’au dernier voyageur, suivait la déception, avec tristesse je repartais, me disant, (essayant de me convaincre), peut-être demain…

Nous partions en grandes vacances le 13 juillet. depuis le mois d’avril, chaque jour, les prisonniers de guerre rentraient, tous les matins la maîtresse demandait aux enfants, quel papa était rentré la veille, le dernier prisonnier de guerre de la Commune était rentré le 12 juillet, il était en Silésie. Ce 13 juillet, dernier jour d’école, seul mon père n’était toujours pas rentré, la maîtresse me voyant triste me dit , « vous verrez, Colette, ce sera le tour de votre papa demain ». J’avais compris depuis quelques jours, que c’était fini, qu’il n’y avait plus d’espoir et pour la première fois, je me suis effondrée. Ce soir là, je ne suis pas allée à la gare, ma mère qui me laissait faire, depuis plus de 2 mois, sans jamais me poser de questions, me dit étonnée « tu ne vas pas à la gare ce soir ? » je me souviens m’être jetée dans ses bras en pleurant, sans une parole. C’était la fin de l’espérance, enfance brisée, (j’ai durant un an été très malade, une grave anémie ), souffrance morale, toujours d’actualité, n’ayant jamais voulu faire le deuil, de ce père tant aimé. Il était la bonté même et d’une grande droiture. Toute ma vie il m’a accompagné, il est toujours présent, ma Providence dans les périodes difficiles de ma vie, pas un jour sans penser à lui.

Mon père appartenait au réseau de résistance Buckmaster, ( un des premier implanté en Bretagne ), il a été déclaré mort pour la France fin 1947, j’ai été reconnu pupille de la nation à cette date ( mais aucune information relative à cet état), sans soutien. On a décerné à mon père en 1951, à titre posthume, Croix de Guerre avec Palme – Médaille de la Résistance – Légion d’honneur. Fermez le ban !… La Nation était quitte envers nous. Mes deux frères plus âgés que moi, néanmoins mineurs, en apprentissage avec mon père, n’ont jamais été reconnus pupilles de la nation !!!

Nous avons pleuré notre père en silence, retroussé nos manches, ma mère s’est contentée, (bien des années après), d’une maigre pension de veuve de guerre, nous n’avons jamais rien réclamé, rien revendiqué. Mon père reconnu « Mort pour la France » a son nom inscrit au monument aux morts de la commune. Honneur de la Patrie reconnaissante !!!!…

Nous avons été, nous orphelins de déportés résistants Morts pour la France, deux fois victimes: de la perte de notre père ( ou de notre mère) et de l’incurie générale de la Nation à notre égard, une chape de plomb s’est abattue sur nous dans l’indifférence générale, une mise à l’écart. Notre présence dérangeait les ‘’ bonnes consciences ’’, surtout celles des collaborateurs et des nouveaux riches issus de la guerre. Combien de mères et d’orphelins ont souffert ainsi dans un silence plein de courage et de dignité ?

Nous nous en sommes tirés, tout simplement, en travaillant très dur avec honnêteté selon les principes et les valeurs inculqués par nos parents qui, eux, étaient des hommes et des femmes d’honneur et fidèles à la parole donnée. »

 


'Lizio. Lundi, la commune honore un martyr du réseau Oscar de Guer' a 3 commentaires

  1. 8 novembre 2019 @ 11 h 13 min Liberté

    Magnifique Article, Monsieur Guyon, qui pourrait faire réfléchir sur le prix de la paix et les risques de la perdre ….
    Les mêmes causes ayant souvent les mêmes effets ???
    Bravo à vous et à cette dame

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  2. 8 novembre 2019 @ 16 h 25 min christian

    Un très bel article…
    Merci pour tous ceux qui malheureusement ont sacrifié de leur vie à une liberté retrouvée.
    Excellent témoignage, poignant et laissant beaucoup de réflexion, interrogations, et inquiétude…
    A nous maintenant de leur rendre l’hommage qu’ils méritent.
    Ce 11 novembre, soyons présents lors des commémorations.

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  3. 11 novembre 2019 @ 14 h 31 min christian

    A Malestroit…. Contrairement à ce qui se passe dans les autres communes, nous ne parvenons toujours pas à faire venir nos écoles pour cet instant de mémoire et de recueillement. C’est bien dommage que cette jeune génération ne puisse être présente.
    Nos enfants apprennent l’histoire, et il serait judicieux que leurs enseignants puissent faire ce geste, au combien symbolique, de les accompagner et de participer aux cérémonies commémoratives.
    Leur place est aux côtés de nos aînés pour cet instant au combien symbolique.
    La date du 11 novembre est un jour férié, certes, mais un petit effort de chacun, apporterait une plus grande solennité.
    Il serait excellent également que l’assistance puisse entonner l’hymne national.
    Un grand merci à ceux encore présents qui ont combattu pour notre liberté, et à ceux malheureusement qui ont donné leur vie.

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